Indépendance.

02/03/2011
Simon Rodriguez

Dans l'univers des jeux vidéo, à côté des grandes licences à succès, on trouve de  petits studios indépendants. Moins soumis aux règles du marché et des franchises, ces créateurs sont peut-être ceux qui osent le plus, poussant le concept du jeu dans de nouvelles directions. Leur seule limite demeure le manque de moyens, la grosse industrie vidéo-ludique n'étant pas prête à les accompagner hors des sentiers battus. Heureusement, la dématérialisation des jeux, qui permet de se passer d'éditeurs en négociant directement la publication avec les boutiques en ligne, a su donner un coup de pouce à ces créateurs indépendants. De nombreux jeux originaux sont ainsi disponibles, pour quelques euros, sur Steam, l'AppStore, le XBox Live Market, le PS Store, etc, pour le plus grand bonheur des joueurs. Ces jeux indépendants, souvent courts, toujours innovants, ont le mérite de s'interesser à la realtion entre le joueur, son personnage, l'univers dans lequel il évolue, et son lien avec la réalité. Voici trois jeux, créés par de petits studios et qui m'ont tous proposé une nouvelle experience dans le monde vidéo-ludique.

Braid désigne, en anglais, un entrelacement. Et c'est bien de cela qu'il s'agit tout au long de ce jeu de plates-formes développé par Jonathan Blow. Chaque élément, chaque fragment de l'histoire que l'on découvre au fur et à mesure que Tim, le héros, progresse à travers les différents mondes, contribue à bâtir la chute finale. Braid c'est aussi et avant tout des graphismes sublimes. C'est certes un jeu de plates-formes, avec plantes carnivores, petits ennemis, portes, mais un jeu qui a des airs de tableau animé.

Tout semble peint à l'huile, tel une immense fresque animée, aux couleurs chatoyantes, accompagnée d'une musique aux accents irlandais. Cette bande sonore colle si bien à l'ambiance particulière de ce jeu qu'il est difficile de concevoir que les différents morceaux aient été achetés séparément... Mais Braid, c'est surtout un élément qui change la donne : le contrôle du temps. Si vous venez à vous faire éliminer, vous ne mourrez pas : un petit rembobinage, et hop, vous voilà revenu avant l'instant fatal. Une manière de montrer que le personnage ne pourra pas échapper à son destin. Le temps, vous pouvez non seulement l'inverser, mais aussi l'accèlerer, le ralentir. Votre tâche, mener Tim à bon port et récupérer des fragments de puzzle, se corsera dans le même temps, certains bouts du décor n'étant pas sensibles, à votre rembobinage, ou se dédoublant alors.

Ce temps, qui passe, repasse, défile dans les deux sens, que vous semblez si bien controler et maîtriser, est au coeur de Braid. C'est lui qui aura le dernier mot dans l'histoire de Tim, lui qui vous impose ses règles, lui qui fait que vous commencerez l'aventure dans le monde numéro deux. Parce que Braid véhicule un message, pour chacun, porté par la poésie issue de ce mélange de sons, d'images et de récit.

The Path (du studio Tale of Tales) se rapproche peut-être plus d'une certaine conception classique du jeu vidéo : dans un univers en trois dimensions, vous dirigez un personnage. Ou plutôt, six personnages, six jeunes filles, de la gamine à l'adolescente, avec chacune leurs états d'esprit, leurs rêves, leurs défauts. Toutes, l'une après l'autre, vont porter un panier à leur grand-mère, qui habite dans la forêt... Une réécriture du conte du Petit Chaperon Rouge étrange, d'autant plus que vous recevez expressement l'ordre de rester sur le chemin, ce chemin qui lie la ville d'où vous venez et l'inquiètante maison de la grand-mère. Mais obéir, c'est ici perdre ; le jeu trouve sa pleine expression dans la désobéissance. Car les bois sont un monde à explorer, fascinant et dangereux, avec ses objets et ses ruines abandonnés, parfois poétiques, parfois menaçants.

Cependant, la forêt n'est pas toujours aussi sûre qu'elle n'y parait pour une enfant distraite. Les loups rôdent. Et les loups ne sont pas simplement des animaux. Si chaque fille possède son loup, qu'elle recherche inconsciemment, c'est que ces monstres, sous quelque forme qu'ils apparaissent, symbolisent les travers de chaque héroïne, son défaut, son vice auquel elle cédera finalement. Et elle en mourra. Avant de vivre un dernier voyage fantasmagorique dans la maison si étrange de sa grand-mère.

The Path parvient à créer une ambiance immersive, qui rapproche le joueur de ses avatars que sont les jeunes filles. Car le seul but du jeu, mourir, semble bien simple, mais s'accompagne en réalité d'un rapprochement, d'une compréhension issue des liens que le joueur tisse avec son personnage. Explorer les sous-bois chuchotants et grisatres devient une véritable aventure au cours de laquelle l'héroïne se dévoile, par son comportement, ses remarques, ses réactions. Le joueur s'approche ainsi de sa psychologie, psychologie qui permet de mieux cerner le loup, de mieux comprendre sa personnalité.

Flower propose une toute autre expérience, basée avant tout sur les senations. Dans ce jeu PS3 du studio Thatgmecompany, vous incarnez un courant d'air, porteur de pétales, qui peuple les rêves de fleurs coincées sur un balcon urbain. Tout se dirige avec le gyroscope de la manette, et vous vous retrouvez dans d'immenses décors naturels à souffler de fleur en fleur, emportant avec vous toujours plus de pétales. Alors que vous avancez, vous rendez progressivement la vie à d'immenses parts de ces champs, faites tourner des éoliennes, redonnant de l'énergie sous toutes ses formes, apportant avec les pétales une vitalité nouvelle. Selon le niveau, vous goutez aux joies d'un soleil couchant qui irradie sur les plaines qui ondulent sous le souffle des vents, poussez des pétales luminescents au coeur de la nuit, ou simplement évoluez sous un ciel d'orage gris et pluvieux.

Flower, c'est un subtil mélange, une fine alchimie entre des graphismes sublimes, avec un travail important sur les lumières, les ambiances, grâce aussi au renfort de la puissance de la console pour afficher les oscillations de milliers de brins d'herbes, de centaines de fleurs et de pétales, et une bande-son très raffinée, aux intonations cristallines ciselées, chaque fleur, chaque pétale rencontré suscitant une note de musique, qui vient s'associer aux autres sons pour former une fraîche symphonie.

Le jeu se pose ainsi d'emblée comme relaxant, et pousse le joueur à l'introspection, tout en le guidant à travers la fable écologique qui constitue le scénario de Flower. On ne meurt pas, on n'échoue pas...le joueur cesse d'en être un, et devient un acteur, le vent, qui berce les songes de quelques plantes d'appartement, goûtant à la joie dont elles rêvent, éprouvant une sensation unique de liberté à onduler dans ces paysages sublimes auxquels il rend progressivement la vie.

La force de ces jeux est peut-être de susciter chez le joueur des émotions auxquelles nous ne nous attendons pas forcément face à un jeu vidéo. Qu'un jeu suscite le stress, la peur, ou même la tristesse, nous y sommes habitués. Mais qu'un jeu crée en nous l'émerveillement pour la beauté, l'introspection, l'empathie, une réflexion sur nous-mêmes, notre rôle, nos souhaits, nos désirs, est une expérience totalement différente, qui contribue à élargir le paysage vidéo-ludique,  enrichissant notre vécu de joueur, proposant autre chose. Simplement.

Braid

The Path

Flower

(images tirées des jeux, propriété de leurs studios respectifs)